C'est par le plus extraordinaire des hasards, que j'ai
découvert, l'existence d'une toute nouvelle génération
d'ordinateurs. Pourtant, rien ne laissait augurer que cette journée
de samedi dernier serait si extraordinaire. Je m'étais levé
de bonne heure, ou plutôt, je ne m'étais pas couché,
ayant travaillé toute la nuit sur un nouveau programme.
Vers 9h17, je poussais la première porte du sas
et je pressais la deuxième sonnette. Un employé appuya sur
un bouton dissimulé derrière le comptoir et la gâche
se libéra, j'entrais. Je me dirigeais à la dernière
place de la file d'attente, derrière une grosse dame avec un manteau
noir en vrai poil de faux vison synthétique. Elle me cachait la vue,
sinon je l'aurai vu plusieurs minutes plus tôt...
Enfin, c'était mon tour. Je demandais trois billets
de 100 francs un de 50 francs et 2 pièces de 10 francs à l'employé.
Celui-ci prit un petit parallélépipède de couleur blanche
; l'objet m'intrigua, il était 9h24.
Ce que prit dans son autre main le caissier, était
encore plus étonnant ; une sorte de cylindre noir.
Amusé, mais un peu inquiet, je me demandais à
quoi pouvait lui servir ces ustensiles étranges. J'étais déjà
venu à de nombreuses reprises dans cette agence située à
deux pas de chez moi. Habituellement, quand je demandais de l'argent, l'employé apposait
sa dextre sur un pad optique et d'un rapide mouvement de son index
faisait cracher à son Bill_The_King(r) les billets et les pièces
demandés.
Mais aujourd'hui, comme je crois l'avoir déjà
dit, il procéda de façon totalement différente. Il
prit le cylindre et le rapprocha du parallélépipède.
Celui-ci se mit aussitôt à se couvrir de traits noirs. Je suis
pourtant sûr que le caissier n'avait touché aucun bouton ou
regardé aucun iriscanner...
En quoi pouvait donc être cet écran qui affichait
avec une précision parfaite les mouvements de l'opérateur
? Je pensais bien sûr, tout de suite, à un écran tactile,
mais je n'en avais jamais vu d'aussi blancs, et surtout la réponse
était instantanée, sans le léger décalage que
l'on rencontrait d'ordinaire sur les Bill_The_King(r). Comment, une agence
aussi minable avait-elle pu se payer un matériel aussi sophistiqué
?
En effet, d'habitude, les bugs et les lourdeurs du système
d'exploitation des Bill_The_King(r) rendait toute tâche relativement
lente. Je me souvins cependant, que dans mon enfance, il existait des machines
qui utilisaient un système d'exploitation primitif baptisé
" vasistas " (ou quelque chose d'approchant). C'était bien
avant que Bill rachète notre bonne vieille Europe et qu'il s'en proclame
roi.
À ce sujet, le bruit court que c'était
lui qui était à l'origine du système "Vasistas". Il aurait commencé à en mettre
dans les " ordinateurs ", puis dans tout un tas de choses qui servaient à faire
le ménage, la cuisine...
On a finit par en mettre un peu partout dans les maisons,
jusqu'à ce que celles-ci deviennent intelligentes. On appelait cela la "
domotique ". Ce fut le début de son immense pouvoir. Il pouvait savoir ce que
chacun faisait à toute heure du jour et de la nuit, mais ce qui fut plus grave,
c'est quand les maisons se mirent à nous interdire de sortir sans l'autorisation
du grand ordinateur central.
Si dans mon enfance, à l'école, nous
étions obligés de regarder des programmes de publicité à la télévision de la
classe, mes enfants n'ont pas connu l'école et n'ont pas eu le droit de sortir
de la maison avant l'âge de 15 ans.
Ils étaient obligés de regarder leur Network Computer, huit
heures par jour. À l'âge de 9 ans, ils employaient la moitié de ce temps à
effectuer des tâches qui leur permettaient de gagner des points de sortie.
Ma fille M4L2C6, avait utilisé ses points pour visiter la lieuban pendant près de neuf
heures. Elle les avait utilisés le jour de sa majorité, à
quinze ans. Elle était rentrée éreintée d'avoir
manipuler toute la journée la manette de direction de sa chaise électromagnétique.
La lueur qui brillait dans ses yeux
submergeait toutes les peines endurées. Elle soutint pendant des jours qu'elle
avait vu un oiseau, comme ceux que l'on rencontre dans les contes de fées.
Heureusement, maintenant elle est devenu plus raisonnable
et attribue à la fatigue ce qui ne pouvait être que le fruit
de son imagination.
Pardonnez-moi, je digresse, mais, c'est sans doute mon
âge et le choc qui font que les souvenirs affluent. Pourtant, cela
fait des années que je ne prends plus mon médicament de mémoire
MX25. Tout ça pour dire que la présence d'un ordinateur aussi
novateur alors que tout le monde disposait de Bill_The_King(r) ne pouvait
que paraître étrange.
L'employé releva le nez et se sentit gêné
par mon regard appuyé. Il semblait très âgé,
probablement 120 ou 130 ans. Alors que je lui demandai de m'expliquer le
fonctionnement de son prototype, il eut un petit sourire et m'invita à
le suivre.
Je le suivais donc, oubliant de masquer ma curiosité.
Pourtant, je m'étais bien promis de ne plus la laisser paraître
depuis que...
Pardon, je m'égare encore. Nous descendîmes
un escalier, traversâmes, un chantier arrêté. Je le suivis
enfin, dans une pièce sombre, sans fenêtre ni éclairage
radiant. Pourtant une petite tâche de lumière qui semblait
provenir d'une boule fixée au plafond donnait un peu de jour. Autour
de moi, je crus discerner plein d'êtres mouvants. Le vieillard me
dévisagea avec amusement et m'expliqua que c'était la boule
du plafond qui projetait des non-lumières sur les murs. Je n'avais
jamais vu une chose si extraordinaire. Les non-lumières bougeaient
en même temps que nous, suivant avec un synchronisme absolument parfait
le moindre de nos déplacements.
Je venais de comprendre ! C'était un phénomène
identique qui devait faire fonctionner l'ordinateur extraordinaire du caissier.
En effet, le cylindre devait receler une petite boule de lumière
qui imprimait sur un écran à très haute rémanence
des zones de non-lumière.
J'allais pouvoir vérifier tout de suite mon hypothèse,
car le caissier me tendait les deux objets qui m'avaient tant intrigué.
Je regardais le tube. Une de ses extrémités
était creuse, pour laisser passer la lumière de la boule.
Le parallélépipède n'était pas exactement comme
je l'imaginais. Il était constitué en fait d'une multitude
de petites plaques souples, empilées et maintenues par un bord. Sur
la feuille du haut, j'étudiais les signes placés à
9h24. Ils ressemblaient grossièrement à ceux d'un écran
tactile. Je reconnus assez facilement pourtant les chiffres correspondant
aux billets et aux pièces que j'avais demandés. D'ailleurs,
il ne me les avait pas donnés. Gagné par l'étrangeté du lieu je commençais à me
sentir vaguement inquiet.
Je n'arrivai pas à définir ce que je voyais.
Si la boule de lumière appartenait, bien qu'elle soit peu puissante,
à une technologie de très haut niveau, les murs et le mobilier
étaient étonnants. En effet, tout était tordu, et semblait
brisé, comme si un bataillon de la milice avait fait une descente.
Les murs eux-mêmes, paraissaient constitués de plusieurs épaisseurs,
puisque des morceaux plats pendaient lamentablement. Peut-être s'agissait-il
d'une maison endommagée par je ne sais qu'elle catastrophe, mais
alors, pourquoi les robots X8504 n'ont-ils pas réparé les dégâts
? Tout était recouvert d'un voile léger qui se déchirait
au moindre contact.
Encore pardon, je déraille. Je passais alors le
tube sur le parallélépipède mais rien n'apparut. Je
cherchais comment mettre en fonction la lumière et découvris
un petit poussoir à l'une des extrémités. Une pointe
sortit à l'autre bout. J'étais sur la bonne voie. Pourtant,
aucune lumière ne jaillit. Intrigué, j'essayais quand même
de poser la pointe sur la feuille et réussis, du premier coup, une
superbe non-lumière de près de trois centimètres.
Le vieillard souriait toujours. Je l'assommais de questions,
il continua de sourire, restant muet. Ça y est ! je suis tombé
dans un piège, j'ai encore manifesté ma curiosité et
je vais à nouveau passer au centre de rectification.
Je fermais les yeux et me laissais choir au sol, appuyé
contre le mur dont des plaques accompagnaient ma descente ; tout est fini,
je sentis le sol bouger et ma tête heurta violemment le sol tout est
noir, c'est fini.
Tout est fini, tout est fini, enfin, c'est ce que je croyais
encore. En fait tout ne faisait que commencer. Je devrais peut-être
même dire recommencer...